Franc CFA : le « club privé » des élites

FCFA

Le franc CFA — officiellement rebaptisé « éco » en Afrique de l’Ouest depuis 2020 — n’est plus seulement une monnaie. C’est un système de co-dépendance entre élites françaises et africaines, conçu pour garantir stabilité politique, accès aux ressources et préservation du statu quo. Mais en 2025, ce « club privé » montre des signes de fissure. Des mouvements citoyens, des réformes discrètes et des alternatives monétaires émergent — signe que la souveraineté économique africaine n’est plus une utopie.

Un pacte de protection mutuelle

Depuis 1945, le franc CFA lie 14 pays africains à la France via deux zones monétaires : l’UEMOA (Afrique de l’Ouest) et la CEMAC (Afrique centrale). Officiellement, Paris a cédé du terrain : plus de représentant français dans les conseils de la BCEAO (Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest), fin du dépôt obligatoire des réserves à la Banque de France en 2019, changement de nom en « éco ».

Mais les faits parlent plus fort que les symboles :

  • La parité fixe avec l’euro (1 € = 655,957 FCFA) reste inchangée.
  • Les politiques monétaires restent ultra-conservatrices : déficit public limité à 3 %, interdiction de financer les États par la planche à billets.
  • Les économies restent captives des importations européennes : 42 % des importations de l’UEMOA viennent de l’UE, selon la Banque mondiale (2024).

« Ce n’est pas une monnaie, c’est un rapport de force figé dans le temps », résumait en 2023 l’anthropologue Jean-Pierre Dozon dans une interview à Jeune Afrique.

Qui protège-t-on vraiment ?

Le système sert avant tout deux groupes :

1. Les élites africaines : leurs fortunes sont indexées sur l’euro, leurs enfants étudient à Paris, leurs entreprises profitent d’un cadre « stable ». Selon une étude de l’OCDE (2024), 68 % des milliardaires francophones d’Afrique détiennent plus de 50 % de leurs actifs en Europe.

2. Les élites françaises : TotalEnergies extrait 30 % de son pétrole africain dans des pays du FCFA ; Orano (ex-Areva) dépend à 70 % de l’uranium du Niger et du Gabon ; Orange compte 52 millions d’abonnés dans la zone CFA — soit 40 % de son chiffre d’affaires international.

Pendant ce temps, les populations paient le prix : taux de chômage des jeunes à 35 % au Sénégal, 41% au Tchad (Banque africaine de développement, 2025). L’industrialisation stagne : la part de l’industrie dans le PIB de l’UEMOA est de 12 %, contre 28 % en Asie du Sud-Est.

La comparaison qui éclaire : un « club privé » en sursis

Imaginez un club exclusif :

  • Les membres (élites françaises et africaines) profitent d’un accès garanti aux ressources, aux marchés, à la stabilité.
  • Les règles ne changent jamais : pas de dévaluation, pas de politique industrielle audacieuse.
  • Les serveurs — les peuples — travaillent, paient l’addition, mais ne peuvent jamais entrer dans le salon.

Tant que personne ne frappe à la porte, le club continue. Mais en 2025, les coups résonnent de plus en plus fort.

Des sorties discrètes, mais réelles

Contrairement à une idée reçue, aucun pays n’est jamais revenu au FCFA après en être sorti. La Guinée (1958), Madagascar (1972), Maurice (1970) ont gardé leur monnaie propre — malgré les pressions.

Aujourd’hui, plusieurs pays préparent des alternatives, souvent en silence :

Nigeria : le e-naira comme bouclier numérique

Depuis 2021, Abuja développe le e-naira, première monnaie numérique centrale d’Afrique. En 2025, 22 millions de Nigérians l’utilisent. Objectif : contourner le dollar… et réduire la dépendance aux systèmes de paiement occidentaux. Le Nigeria, qui quitte progressivement le franc CFA symbolique (il n’en faisait pas partie), pousse ses voisins de l’UEMOA à suivre.

Sénégal : les monnaies locales comme laboratoire

À Thiès et Ziguinchor, des monnaies complémentaires (comme le « Sarel ») circulent depuis 2022. Portées par des coopératives et soutenues par la Banque mondiale, elles permettent d’échanger sans dépendre du FCFA. Selon une étude de l’Université Gaston Berger (2024), ces systèmes ont augmenté le revenu local de 18 % en deux ans.

Ghana et Guinée : vers une monnaie commune ouest-africaine

Accra et Conakry — tous deux hors zone CFA — militent pour un « éco souverain » piloté par la CEDEAO, sans lien avec l’euro. En septembre 2025, les chefs d’État de la CEDEAO ont reporté une nouvelle fois le lancement… mais les travaux techniques avancent. « Nous ne voulons pas d’une monnaie qui dépend de Paris ou de Francfort », a déclaré le ministre ghanéen des Finances, Dr. Cassiel Ato Forson, lors du Forum économique d’Accra (juin 2025).

L’avenir ne sera pas décrété à Paris — mais construit à Dakar, Abuja et Accra

Le mythe du « FCFA protecteur » s’effrite. Même à Paris, des voix s’élèvent : en mars 2025, un rapport confidentiel du Conseil d’analyse économique (CAE) reconnaissait que « le lien monétaire freine la transformation structurelle des économies africaines ».

La vraie question n’est plus « faut-il supprimer le FCFA ? » — mais comment sortir sans chaos. La réponse passe par :

  • Une intégration régionale renforcée (marché commun, infrastructures partagées),
  • Une diversification économique (moins de matières premières, plus d’industrie et de services),
  • Et surtout, une souveraineté démocratique : que les peuples, pas les élites, décident de leur monnaie.

Comme le disait l’économiste sénégalais Felwine Sarr dans son dernier essai « L’Afrique et la monnaie du futur » (2024) : « Une monnaie libre n’est pas celle qui flotte, mais celle qui exprime la volonté collective d’un peuple. »

En 2025, cette volonté se fait entendre — de plus en plus fort.

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