Lîle de Mindanao, l’école clandestine du djihadisme 2026

Oubliez l’image d’un “califat” centralisé, avec des camps visibles et des routes de recrutement évidentes. En 2026, le djihadisme le plus dangereux n’est pas forcément celui qui conquiert des villes : c’est celui qui enseigne, discrètement, à des individus déjà radicalisés comment tirer, se déplacer, survivre et frapper vite. À ce titre, Mindanao (sud des Philippines) fonctionne depuis des années comme une “école” : moins idéologique (Internet s’en charge), plus technique, plus opportuniste, et terriblement compatible avec un terrorisme à faible coût. Cette enquête plonge dans le mécanisme Mindanao : ses groupes, ses routes, ses acteurs, ses zones grises, et sa place dans une mondialisation de la violence documentée par le Global Terrorism Index 2025 et par les dossiers des Nations unies sur l’implantation régionale de l’État islamique en Asie du Sud-Est via ISIL–South-East Asia.


Ce que signifie vraiment “école low cost”

Dire que Mindanao est une “école” ne veut pas dire qu’il existe un campus, des uniformes et une chaîne de commandement propre. L’expression désigne plutôt un écosystème d’apprentissage : une zone où un individu déjà convaincu peut acquérir, en peu de temps et à faible coût, des compétences de violence. Cette bascule est le cœur du terrorisme contemporain : la doctrine circule en ligne, la colère se nourrit d’images, et la compétence se “télécharge” sur le terrain. Les chercheurs parlent souvent d’un mouvement devenu hybride : décentralisé mais cohérent, résilient malgré les défaites territoriales, capable de survivre comme marque et comme méthode, insiste notamment l’International Centre for Counter-Terrorism.

Le “low cost”, lui, n’a rien de dérisoire. Il décrit une logique de rendement : pas besoin d’un long entraînement, pas besoin d’une logistique lourde, pas besoin d’un réseau sophistiqué dans le pays-cible. Il suffit d’un savoir-faire minimal mais solide : manier une arme, fabriquer une charge artisanale, éviter une surveillance basique, garder son sang-froid, se déplacer en équipe, et surtout accepter l’idée de tuer. Sur ce point, Mindanao offre un avantage décisif : des zones où la violence est déjà normalisée par des décennies de conflit, où l’économie clandestine existe, où les clans et les milices connaissent le terrain, et où l’attention internationale est plus faible que sur les anciens théâtres syro-irakiens.


Pourquoi Mindanao : géographie, archipels, zones grises

Mindanao n’est pas qu’une île : c’est une porte. À l’ouest et au sud-ouest, l’archipel de Sulu — Basilan, Jolo, Tawi-Tawi — dessine un couloir maritime vers la Malaisie (Sabah) et l’Indonésie. À l’intérieur, des provinces comme Lanao del Sur, Maguindanao ou Cotabato combinent relief, zones rurales, routes secondaires et poches de faible présence étatique. Cette géographie crée un avantage tactique simple : la possibilité de se cacher, de se déplacer, de s’entraîner sans attirer l’attention, puis de disparaître. Le système fonctionne d’autant mieux qu’il ne repose pas uniquement sur la clandestinité idéologique, mais sur la banalité : voyages ordinaires, séjours dans des villes moyennes, déplacements internes difficiles à tracer.

À cela s’ajoute un facteur rarement expliqué au grand public : la friction administrative est un ami de la clandestinité. Les zones éloignées multiplient les points d’entrée et les angles morts, ce qui rend la surveillance plus coûteuse, et la coordination plus fragile. Dans le langage du contre-terrorisme, Mindanao est une “zone de contact” où se superposent plusieurs phénomènes : séparatisme historique, milices locales, banditisme, contrebande, et opportunités idéologiques. Les Nations unies, via la page de référence sur ISIL–South-East Asia, documentent précisément ce glissement : des factions locales interagissent avec l’État islamique régional, parfois en coordination, parfois en opportunisme, mais suffisamment pour maintenir une menace et une capacité d’attaque.


Marawi 2017 : l’événement fondateur qui a tout changé

On ne comprend pas Mindanao sans Marawi. En 2017, la ville de Marawi (Lanao del Sur) a été prise et tenue pendant des mois par des forces affiliées à l’État islamique, dans un siège qui a révélé deux choses. D’abord, la capacité locale à basculer dans une guerre urbaine à grande échelle. Ensuite, la capacité d’attraction : Marawi a fonctionné comme un aimant, attirant des combattants et des soutiens, et installant dans l’imaginaire djihadiste régional l’idée qu’un “front” est possible en Asie du Sud-Est. Cette séquence est largement documentée, notamment par Time et par International Crisis Group qui décrivent l’après-Marawi : ruines, déplacements, frustrations, et une reconstruction qui ne résout pas mécaniquement les dynamiques militantes.

Le siège a aussi un effet moins visible, plus durable : il a professionnalisé le “marché” local de la violence. Quand un territoire a connu une bataille de cette intensité, il conserve des savoir-faire, des circuits d’armes, des réseaux, des traumatismes, des récits héroïques pour certains, humiliants pour d’autres. Il conserve aussi des hommes formés, des familles brisées, des rancœurs, et une économie de survie qui peut nourrir le banditisme. C’est dans ce terreau que se développe l’idée d’une école “low cost” : pas besoin d’un entraînement officiel si le territoire a déjà, en lui-même, mémorisé la guerre.


Abu Sayyaf, Maute, BIFF : cartographie des acteurs et des chefs

Mindanao n’est pas dominée par un seul groupe, mais par une constellation. Le premier nom, historique, est Abu Sayyaf, organisation connue pour ses enlèvements, extorsions et violences, avec des factions actives autour de Basilan et Sulu. L’histoire d’Abu Sayyaf est marquée par des figures comme Abdurajak Abubakar Janjalani (fondateur), puis Khadaffy Janjalani, et plus tard des commandants locaux comme Isnilon Hapilon, identifié par les Nations unies comme une figure de référence de l’alignement régional avec l’État islamique, via ISIL–South-East Asia.

Deuxième nom : le groupe Maute, lié à Marawi, souvent associé à des frères et cadres comme Omarkhayam Maute et Abdullah Maute. Maute incarne la jonction entre dynamiques locales et imaginaire global : la capacité à se présenter comme une branche d’un mouvement mondial, tout en restant ancrée dans des loyautés locales. Troisième nom : le Bangsamoro Islamic Freedom Fighters (BIFF), né d’une scission, et associé historiquement à des figures comme Ameril Umbra Kato, actif dans des zones comme Maguindanao. BIFF illustre une logique classique : la fragmentation. Dès qu’un processus de paix progresse, des factions refusent, se radicalisent, et deviennent des réservoirs potentiels d’alignement avec des marques djihadistes.

Il existe aussi des micro-structures, plus petites mais utiles au récit “califat” : des groupes comme Ansar al-Khilafah Philippines ont été mentionnés dans des analyses et listings, même si leur poids opérationnel reste limité et fluctuant. L’essentiel, ici, n’est pas de surévaluer un nom, mais de comprendre le mécanisme : un archipel de factions, parfois concurrentes, parfois coopérantes, qui entretiennent une capacité de nuisance et, surtout, un écosystème d’apprentissage. C’est ce que souligne l’analyse de Crisis Group sur la gestion de la militance au sud des Philippines : l’enjeu n’est pas seulement militaire, il est politique, économique, et institutionnel.


Le “curriculum” : armes, IED, contre-surveillance, discipline

Ce qu’une “école” transmet, c’est un ensemble de routines. Dans un contexte djihadiste “low cost”, ces routines sont simples, mais décisives. D’abord le maniement des armes légères : tenir, viser, recharger, se déplacer, tirer sans panique. Ensuite la fabrication d’engins explosifs improvisés (IED) : comprendre les composants, la mise à feu, les erreurs qui tuent l’artificier, et l’art de dissimuler. Puis la contre-surveillance : repérer un suivi, changer d’itinéraire, compartimenter les informations, minimiser la trace numérique. Enfin, le conditionnement : apprendre à agir vite, à obéir, à ne pas s’effondrer émotionnellement, à considérer la violence comme une action “normale”.

Cette dynamique est documentée dans plusieurs travaux sur l’évolution des tactiques en Asie du Sud-Est, y compris sur la question des attentats suicides et des “innovations” tactiques observées à Mindanao. À ce titre, l’étude de l’ICCT sur les attentats suicides à Mindanao montre comment des répertoires d’action circulent dans la région, et comment certains événements servent d’écoles pratiques à des réseaux transnationaux. Le détail important, pour comprendre le “low cost”, est que ces compétences peuvent s’acquérir sans infrastructure lourde : quelques armes, des hommes expérimentés, une zone isolée, et une économie informelle suffisent.


Le carburant : économie criminelle, clans, rançons, armes

Mindanao ne produit pas la militance uniquement par idéologie. Elle la maintient par économie. Dans plusieurs zones, la frontière entre milice, groupe armé, banditisme et “taxation” illégale est floue. Les enlèvements contre rançon, l’extorsion, la contrebande, et parfois la protection de trafics construisent une trésorerie locale qui rend la lutte antiterroriste plus complexe : on n’affronte pas seulement une idée, on affronte un modèle de revenus. Les interventions de l’État, quand elles sont brutales ou désordonnées, peuvent nourrir le ressentiment ; quand elles sont insuffisantes, elles laissent l’économie illégale prospérer. Ce piège est parfaitement décrit dans l’approche “liens entre terrorisme et crime organisé” rappelée dans les prises de position diplomatiques et débats onusiens, notamment via la documentation sur les groupes philippins cités aux Nations unies et leur financement par activités criminelles, accessible via la Mission des Philippines auprès de l’ONU.

Le résultat est un système à double usage. Pour certains acteurs, l’étiquette “État islamique” sert d’aimant idéologique et de marque de prestige. Pour d’autres, elle sert à intimider, à recruter, à obtenir des financements, ou à justifier une violence rentable. Dans un tel contexte, l’“école” fonctionne aussi comme un réseau : on y apprend qui acheter, qui payer, qui éviter, où se cacher, à quel clan parler. Le terrorisme “low cost” est souvent une administration clandestine avant d’être une grande stratégie.


La variable politique : BARMM, MILF, paix incomplète, failles

Un paradoxe traverse Mindanao : la région a connu une avancée historique avec la création de la Bangsamoro Autonomous Region in Muslim Mindanao (BARMM), après un long processus de paix impliquant le Moro Islamic Liberation Front (MILF). L’autonomie est censée réduire les griefs, intégrer d’anciens combattants, créer un horizon politique. Mais une autonomie n’est pas un vaccin immédiat. D’abord parce que les institutions mettent du temps à produire des résultats visibles : sécurité, emplois, services publics, justice locale. Ensuite parce que les périodes de transition génèrent des opportunités pour ceux qui refusent la paix, ou qui veulent exploiter les frustrations.

Cette tension est analysée par International Crisis Group : la lutte contre la militance ne se gagne pas uniquement par l’armée, mais par une gouvernance crédible, une justice locale, et une réduction des économies criminelles. La fragilité de la transition est aussi visible dans les débats publics autour du calendrier électoral, des arbitrages institutionnels, et des recompositions internes. Même lorsque l’État affirme avoir “dégradé” la menace, la réalité est souvent celle d’une menace réduite mais persistante, capable de se reconstituer dès que la pression baisse, ou dès qu’un événement international ravive la propagande.


Les routes : Davao, Sulu, Basilan, Lanao, Maguindanao

Dans un système “école low cost”, la route compte autant que la cache. Les grandes plateformes urbaines servent de sas : on y arrive comme touriste, travailleur, visite familiale. Puis on glisse vers des zones plus opaques. Dans le sud des Philippines, des villes comme Davao jouent ce rôle de transition : suffisamment grandes pour être banales, suffisamment proches pour partir vers des provinces plus sensibles. Ensuite viennent les zones historiques : Lanao del Sur (autour de Marawi), Maguindanao (zones de BIFF), et les îles de Sulu et Basilan (ancrages d’Abu Sayyaf). Chaque zone porte un avantage : relief, clans, routes maritimes, zones rurales, faiblesse étatique, ou simplement l’habitude de la clandestinité.

Le point crucial, ici, est la compatibilité avec le monde moderne : les déplacements peuvent être fragmentés, les séjours courts, la formation opportuniste. La menace ne suppose plus un long engagement dans une zone de guerre internationale ; elle suppose un “upgrade” tactique local, difficile à prouver publiquement et parfois difficile à anticiper. C’est précisément ce qui rend Mindanao intéressante pour des profils externes : elle peut fournir l’essentiel, sans la visibilité des fronts d’hier. Les autorités et analystes débattent d’ailleurs de cette perception, certains responsables philippins rejetant l’idée d’un “hotspot”, tandis que d’autres observateurs rappellent la persistance de factions ; cette controverse récente est résumée dans des analyses de presse comme The Guardian. Pour une enquête sérieuse, il faut tenir ensemble les deux éléments : des capacités dégradées, et un terrain qui reste structurellement favorable à la clandestinité.


Les autres écoles “low cost” : Sahel, Mozambique, Afghanistan

Mindanao n’est pas un cas isolé. Elle appartient à une famille de “zones-écoles” contemporaines, où l’État est faible, où la violence est rentable, et où une marque djihadiste peut se greffer sur des conflits locaux. Le Sahel est aujourd’hui le théâtre le plus meurtrier, avec une concentration massive de décès liés au terrorisme, comme le souligne le Global Terrorism Index 2025. Dans cette région, des groupes comme JNIM (lié à Al-Qaïda) ou l’État islamique au Grand Sahara capitalisent sur des griefs, des routes de contrebande, et la faiblesse institutionnelle.

En Mozambique, la province de Cabo Delgado a illustré un autre modèle : une insurrection opportuniste, une économie extractive, des déplacements de population, et une greffe djihadiste. En Afghanistan et au Pakistan, la dynamique d’ISIL-Khorasan (ISKP) montre comment un acteur peut frapper loin tout en gardant des zones de refuge, documenté dans divers rapports onusiens sur l’évolution de la menace régionale, par exemple via les rapports du Conseil de sécurité sur l’extension et la dangerosité d’ISIL-K. Ce détour est utile : il montre que le “low cost” n’est pas une affaire philippine, mais une formule globale. Mindanao est simplement l’une des versions les plus discrètes, parce qu’elle se cache derrière un paysage d’archipels, de transitions politiques, et d’une attention médiatique intermittente.


Signaux faibles à surveiller : ce qui annonce une remontée

La question la plus importante n’est pas “Mindanao est-elle encore dangereuse ?”, mais “quels signaux annoncent qu’elle redevient un accélérateur ?”. Le premier signal est la fragmentation : quand des factions se recomposent, qu’un chef charismatique émerge, ou qu’un groupe marginal obtient une victoire locale, même petite. Le second signal est financier : hausse d’enlèvements, retour d’extorsions systématiques, trafic d’armes plus fluide. Le troisième est carcéral : si des prisons locales deviennent des lieux de recrutement, ou si les libérations et amnisties sont mal gérées, le risque augmente. Le quatrième est politique : tensions autour de la gouvernance régionale, élections contestées, déception populaire, sentiment d’abandon. Le cinquième est médiatique : propagande locale réactivée, récits héroïques autour de Marawi, glorification de “martyrs”, circulation de contenus d’entraînement.

Pour l’Europe et l’Occident, il existe un dernier signal, très concret : les flux de mobilité. Quand des routes de voyage ordinaires se répètent, quand des séjours deviennent plus longs, quand des connexions familiales et communautaires se doublent d’activités anormales. Ce niveau de lecture est précisément celui que beaucoup d’institutions cherchent à renforcer : partage d’information, analyse de tendances, meilleure compréhension des menaces hybrides. Sur l’état général du terrorisme et de ses tendances en Europe, le rapport TE-SAT 2025 d’Europol rappelle l’acuité de la menace jihadiste et la difficulté à traiter les acteurs diffus, souvent autonomes, qui exploitent des opportunités plutôt que des plans lourds.


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