Un ex-auxiliaire afghan de la CIA traverse les USA pour abattre des soldats près de la Maison Blanche

Rahmanullah Lakanwal

À Washington D.C., en plein jour, un Afghan exfiltré par les services américains, ancien auxiliaire de la CIA et père de cinq enfants, a ouvert le feu sur deux jeunes soldats de la Garde nationale à quelques rues de la Maison Blanche. Derrière ce fait divers glaçant, se dessine une question vertigineuse : comment un profil considéré comme « allié » a-t-il pu traverser un continent entier avant de se retourner contre le pays qui l’avait accueilli ?

Sommaire


1. Une fusillade au pied du pouvoir fédéral, quasi invisible en France

Mercredi après-midi, à Washington D.C., quelques rues seulement séparent la Maison Blanche de la scène. Deux membres de la Garde nationale de Virginie-Occidentale, en patrouille de « haute visibilité », tombent sous les balles d’un tireur solitaire. Les images des secours tentant de ranimer un soldat gisant au sol font le tour des rédactions américaines ; en France, l’événement reste relégué à quelques brèves, quand il n’est pas purement ignoré.

Les victimes s’appellent Sarah Beckstrom, 20 ans, et Andrew Wolfe, 24 ans. Ils viennent d’être incorporés, littéralement quelques jours plus tôt, au sein de la Garde nationale. Ils ne sont ni des vétérans aguerris, ni des officiers de carrière : ce sont deux jeunes adultes qui découvrent la vie militaire au moment où un homme armé décide de faire de leur uniforme une cible.

« Quelqu’un a traversé tout un continent pour venir tirer sur l’Amérique, en visant deux de ses soldats quasiment sous les fenêtres de la Maison Blanche. »

C’est cette phrase, prononcée par un responsable local, qui résume peut-être le mieux la sidération américaine. Car le tireur n’est pas un inconnu tombé du ciel. Il s’appelle Rahmanullah Lakanwal, il est Afghan, arrivé en 2021 dans le cadre d’un programme d’exfiltration de collaborateurs des forces américaines, ancien auxiliaire de la CIA, père de cinq enfants, installé avec sa famille dans le nord-ouest des États-Unis.


2. Rahmanullah Lakanwal : Afghan, ex-auxiliaire de la CIA, père de cinq enfants

Le portrait qui se dessine de Rahmanullah Lakanwal est tout sauf banal. Né en Afghanistan, il aurait grandi dans cette zone grise où le pays se résume à une succession de fronts, de factions et de loyautés fluctuantes. À l’âge où d’autres apprennent à conduire, il apprend le langage des armes et des checkpoints. Il finit par travailler, selon les autorités américaines, au sein d’unités soutenues par la CIA à Kandahar, région stratégique et hautement instable.

Lorsque Kaboul tombe à l’été 2021 et que les talibans reprennent le contrôle du pays, Washington déclenche en urgence des opérations d’exfiltration pour ne pas abandonner totalement ceux qui ont « aidé l’Amérique ». Lakanwal est de ceux-là. Il est exfiltré vers les États-Unis avec sa femme et leurs cinq enfants, comme l’ont confirmé plusieurs médias américains. Sur le papier, il incarne la figure du « loyaliste sauvé in extremis ».

Issu d’un pays à majorité musulmane, immergé dans un environnement religieux très conservateur, il est très probable que Lakanwal, comme la grande majorité des Afghans, soit de confession musulmane. Mais, à ce stade, les autorités américaines n’ont pas établi de mobile explicitement religieux. Parler d’« intégrisme religieux » comme fait certain serait aller au-delà de ce qui est documenté. La seule certitude, c’est qu’un homme formé à la guerre, nourri par des années de violence et de chaos, s’est retourné contre le pays qui l’avait accueilli.

« Dans les dossiers de l’immigration, il est un “allié afghan”. Dans les couloirs des hôpitaux de Washington, il devient l’homme qui a cloué deux jeunes soldats sur le bitume. »


3. Bellingham : le décor tranquille d’une intégration en trompe-l’œil

Après son arrivée aux États-Unis, Rahmanullah Lakanwal est installé à Bellingham, petite ville côtière de l’État de Washington, coincée entre la baie et la frontière canadienne. Le décor est celui d’une carte postale : montagnes, forêts, campus universitaire, magasins bio et cafés tranquilles. C’est là que l’ancien auxiliaire de la CIA est censé se reconstruire, loin des check-points de Kandahar.

Il vit avec sa femme et leurs cinq enfants, dépose une demande d’asile en 2024, qui sera approuvée au printemps 2025. Il obtient alors un statut plus stable, un toit, une existence administrative. D’après les autorités, il n’a pas de casier judiciaire connu, pas de condamnation. Sur le papier, tout semble cocher les bonnes cases : assez de passé pour justifier la protection, pas assez de menaces pour justifier une surveillance accrue.

Pourtant, dans ce décor de tranquillité apparente, quelque chose se fissure. Est-ce le choc culturel, le poids des souvenirs de guerre, des frustrations économiques, une radicalisation silencieuse online, une obsession politique ou un mélange de tout cela ? Pour l’instant, aucune enquête publique ne le dit clairement. Seule certitude : à un moment, l’homme décide que sa nouvelle patrie ne mérite plus sa loyauté.


4. « Operation Allies Welcome » : des alliés exfiltrés, des failles importées

Lakanwal est l’un des dizaines de milliers d’Afghans arrivés aux États-Unis dans le cadre d’« Operation Allies Welcome », programme lancé après la chute de Kaboul pour protéger interprètes, guides, fixeurs, combattants de forces partenaires et leurs familles. Sur le plan moral, l’équation est claire : abandonner ces hommes et ces femmes, souvent clairement identifiés par les talibans, aurait été une condamnation à mort.

Sur le plan sécuritaire, l’équation se complique. Comment, en pleine crise, vérifier en profondeur des milliers de profils issus d’un pays où l’état civil est lacunaire, les archives fragmentaires et les alliances changeantes ? Comment distinguer le véritable allié de l’opportuniste, ou l’allié sincère d’hier devenu l’ennemi de demain ?

« En exfiltrant des alliés, l’Amérique a aussi importé, sans toujours le savoir, une part de ses guerres les plus obscures. »

La polémique actuelle porte moins sur le principe de ce programme que sur les modalités du filtrage : quels indices avaient été collectés sur Lakanwal, quels échanges exacts entre la CIA, le département de la Sécurité intérieure et les services d’immigration ? Qui savait quoi, et à quel moment ? C’est là que commencent les zones d’ombre.


5. La cavale de 40 heures : un ruban d’asphalte, aucun signal d’alerte

Les enquêteurs fédéraux ont reconstitué le trajet : depuis Bellingham, dans l’extrême nord-ouest, Rahmanullah Lakanwal prend la route en voiture, traverse les plaines, les Rocheuses, les grandes métropoles de l’Est. Plus de 4 000 kilomètres, 40 heures de cavale approximative, sans interception connue, sans contrôle marquant, sans alerte publique.

Sur ce ruban d’asphalte qui coupe les États-Unis d’un océan à l’autre, rien ne semble indiquer que l’homme se prépare à tirer sur des soldats : pas de casier, pas de mandat d’arrêt, pas de nom sur une liste terroriste publique. S’il y a eu des « signaux faibles » (achats, communications, consultations de contenus en ligne), ils n’ont, jusqu’ici, pas été rendus publics.

Arrivé à Washington D.C., Lakanwal ne vise ni un centre commercial ni une foule anonyme. Il se dirige vers une zone où des patrouilles de la Garde nationale sont présentes, dans le périmètre élargi de la Maison Blanche. Il ne choisit pas l’Amérique à travers ses civils ; il choisit l’Amérique à travers ses uniformes.


6. L’attaque près de la Maison Blanche : violence clinique au cœur de Washington

La scène, reconstituée par les autorités, est d’une froideur quasi militaire. Mercredi, en plein après-midi, deux jeunes soldats de la Garde nationale patrouillent, visibles, identifiables. Rahmanullah Lakanwal s’approche, arme à la main : un revolver .357, calibre réputé pour son pouvoir d’arrêt.

Il ouvre le feu, touche un premier soldat, qui s’effondre. Puis il se penche, tire une seconde fois à bout portant sur la victime au sol. Le deuxième militaire est atteint à son tour. La riposte vient d’un troisième membre de la Garde nationale, qui parvient à blesser le tireur et à le neutraliser. Sur les vidéos, on voit ensuite les secouristes s’acharner en massage cardiaque sur un corps allongé, la tête sanglante.

« Ce n’est pas une fusillade confuse, c’est une embuscade ciblée : un ancien allié tire de près sur deux jeunes recrues qui n’avaient pas encore eu le temps de devenir des vétérans. »

Les deux victimes, Sarah Beckstrom et Andrew Wolfe, sont transportées à l’hôpital dans un état critique, opérées en urgence. Le tireur, lui, est hospitalisé sous haute surveillance. Il fait déjà face à plusieurs chefs d’inculpation pour agression avec intention de tuer en étant armé et possession d’arme lors d’un crime violent. Si l’un des militaires succombe, les poursuites pourraient évoluer vers le meurtre au premier degré.


7. CIA, FBI, DHS : ce que révèlent déjà les premières failles

Au fil des conférences de presse, un schéma se dessine, inquiétant dans sa simplicité. La CIA connaissait le passé opérationnel de Lakanwal à Kandahar. Le Department of Homeland Security gérait sa présence sur le territoire américain. Les services d’immigration (USCIS) ont validé sa demande d’asile. Le FBI, lui, ne disposait d’aucun élément justifiant une surveillance ciblée.

Autrement dit, les pièces du puzzle existaient, mais elles n’étaient pas assemblées. On savait qu’il avait combattu aux côtés d’unités liées à la CIA. On savait qu’il portait l’étiquette d’« allié afghan ». On savait qu’il avait été transféré avec sa famille et que son asile avait été validé. On savait qu’il vivait dans une petite ville du nord-ouest américain. Mais ce savoir restait compartimenté, prisonnier de silos administratifs.

« L’affaire Lakanwal n’est pas seulement un drame humain, c’est un crash-test raté de la circulation de l’information dans l’architecture sécuritaire américaine. »

En réaction, les autorités ont annoncé la suspension temporaire du traitement de nouvelles demandes liées à des ressortissants afghans, et l’ouverture d’audits internes sur les procédures de filtrage. Mais, comme souvent, ces mouvements viennent après le drame, jamais avant.


8. Menace hybride : anciens alliés, traumatismes, possible radicalisation

Que révèle, au fond, le cas Lakanwal ? Qu’une partie de la menace contemporaine ne vient plus seulement de groupes identifiés, revendiquant bruyamment leur idéologie, mais de profils hybrides : anciens alliés, ex-combattants, hommes pris dans les reconfigurations violentes de la guerre, déplacés sur d’autres continents, ballotés entre reconnaissance, invisibilité et ressentiment.

On peut évidemment se demander s’il y a eu, chez Lakanwal, radicalisation religieuse ou idéologique, rejet haineux de l’Occident, ou glissement vers un intégrisme au sens large. À ce stade, aucun document public ne permet de l’affirmer avec certitude. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que ce type de profil se retrouve au croisement de plusieurs vulnérabilités : traumatisme psychologique, difficulté d’intégration, possible instrumentalisation par des discours violents, que ceux-ci soient religieux, politiques ou identitaires.

Pour les États-Unis comme pour l’Europe, la leçon est brutale : les frontières ne sont plus seulement des lignes sur une carte, mais des lignes mentales. Lorsqu’un ancien auxiliaire traverse la moitié d’un continent pour tirer sur deux soldats, cela signifie que son basculement s’est produit bien avant les coups de feu, longtemps en amont du ruban d’asphalte qui mène à Washington.


9. Le parallèle avec la France : les erreurs à ne pas reproduire

Pourquoi cette affaire, apparemment américaine, devrait-elle inquiéter la France ? Parce que notre pays a lui aussi exfiltré, après 2021, des Afghans ayant travaillé aux côtés des forces françaises ou alliées. Parce que nous gérons, comme les États-Unis, des dossiers d’asile, d’exil, de traumatismes de guerre, dans un contexte de menace terroriste persistante.

La première erreur à éviter serait de transformer l’« affaire Lakanwal » en prétexte pour stigmatiser indistinctement tous les Afghans, tous les musulmans, tous les exilés. La grande majorité d’entre eux ne commettra jamais le moindre acte violent. Le sujet n’est pas là. Il est dans la capacité de l’État à identifier les profils vraiment sensibles et à les suivre avec précision.

Pour la France, cela implique plusieurs exigences concrètes :

  • Ne jamais traiter les anciens auxiliaires de guerre comme de simples dossiers parmi d’autres : leur parcours impose un suivi psychologique et sécuritaire adapté.
  • Briser les silos entre renseignement, préfectures, justice et services d’asile, pour que les informations sensibles circulent réellement.
  • Investir dans la détection des signaux faibles (changements de comportement, propos violents, ruptures soudaines de trajectoire), sans basculer dans la surveillance de masse.
  • Intégrer pleinement la santé mentale à la politique de sécurité : on ne désamorce pas une bombe humaine avec de la seule procédure administrative.

« Si un “cas Lakanwal” devait un jour survenir en France, la vraie question ne serait pas “d’où venait-il”, mais “qu’avons-nous manqué sur son chemin jusqu’à l’attentat ?”. »

Autrement dit, il ne s’agit pas de fermer la porte aux réfugiés, mais de refuser l’aveuglement. Accueillir exige une lucidité froide : distinguer l’allié durable de celui qui, un jour, pourrait retourner ses armes contre la société qui l’a protégé.


colonie française russie afrique chine

Afrique coloniale : la revanche des empires

Comment l’iPhone est en train de détrôner Samsung et de reprendre le trône mondial du smartphone