Pourquoi la France a colonisé l’Algérie : « les Barbaresques » et l’esclavage méditerranéen

Dans le récit politique français de 1830, l’expédition d’Alger n’est pas seulement une opération militaire : elle s’inscrit dans une logique de « police de la Méditerranée ». Le pouvoir français présente alors la Régence d’Alger comme un État-corsaire vivant d’un système jugé intolérable par l’Europe du XIXe siècle : la course barbaresque, la capture de navires, la prise d’otages et la mise en esclavage de captifs européens, y compris lors de razzias côtières.

Pour comprendre ce postulat tel qu’il est formulé à Paris en 1830, il faut revenir sur ce que recouvrent « les Barbaresques », comment fonctionne le marché des captifs, et pourquoi les côtes françaises — en particulier Provence et Languedoc — occupent une place à part dans cette mémoire méditerranéenne.



1) « Barbaresques » : de quoi parle-t-on ?

Dans le vocabulaire diplomatique européen, les « Barbaresques » désignent les puissances corsaires établies sur la rive sud de la Méditerranée — principalement Alger, mais aussi Tunis et Tripoli — qui pratiquent la course (captures en mer) et, plus largement, des opérations de prédation : saisies de navires, prise d’équipages, rançons, et parfois raids côtiers. Sur le plan institutionnel, ces régences appartiennent à l’orbite ottomane, avec des degrés variables d’autonomie. Sur le plan européen, elles sont fréquemment décrites comme des « États-corsaires » dont une part du revenu et du prestige vient de la capture de « chrétiens » (au sens politique et confessionnel de l’époque).

Cette définition et cette chronologie — un phénomène particulièrement intense à partir du XVIe siècle — sont rappelées par de nombreuses synthèses historiques sur la course en Méditerranée et sur les « Barbary states », dont l’Oxford Research Encyclopedia et des travaux universitaires sur le corso et la captivité (Daniel Panzac, A. Abidi).


2) La course barbaresque : un système économique fondé sur les captifs

Dans la vision française de 1830, le cœur du problème n’est pas seulement le vol maritime : c’est le statut humain du captif. La capture produit trois « sorties » économiques :

  • La rançon : le captif devient un actif négociable, monétisé via familles, États, ordres religieux.
  • Le travail forcé : galères, arsenaux, chantiers, travaux urbains, service domestique.
  • La revente : marché local des esclaves, réaffectation selon l’âge, les compétences, le sexe, et la valeur sociale.

Sur les bagnes et les conditions de travail des captifs dans les régences, l’historien Daniel Panzac décrit un système où une partie des prisonniers, notamment ceux dépendant du pouvoir, est concentrée dans des structures carcérales et mobilisée sur des travaux lourds, tandis que d’autres, relevant de particuliers, peuvent connaître des situations plus variables (Panzac, « Les esclaves et leurs rançons chez les barbaresques »).

Du point de vue des estimations globales — sujet discuté, mais central dans la construction mémorielle européenne — l’historien Robert C. Davis avance l’ordre de grandeur d’environ 1 à 1,25 million d’Européens réduits en captivité en Afrique du Nord entre 1500 et 1800, à partir de séries documentaires fragmentaires, de récits de captifs et d’archives de rédemption. Cette estimation a alimenté le débat historiographique et se retrouve résumée dans des ressources académiques comme l’Oxford Research Encyclopedia et dans la discussion autour de Christian Slaves, Muslim Masters (référence d’édition).


3) Les razzias sur le sol européen

Au-delà des prises en mer, des raids côtiers ont été menés sur le sol européen, visant des villages, des fermes isolées ou des zones faiblement défendues. Les sources indiquent que hommes, femmes et enfants sont concernés, la capture ayant pour objectif d’alimenter la rançon et la servitude.

L’un des épisodes les plus documentés hors Méditerranée occidentale est le raid de Baltimore (Irlande) le 20 juin 1631, au cours duquel au moins 107 habitants sont emmenés vers l’Afrique du Nord. Plusieurs sources locales et historiques convergent sur ce bilan, tout en rappelant que la proportion de femmes et d’enfants parmi les captifs est élevée (Baltimore.ie, History Ireland).

Sur la question spécifique des femmes européennes et des harems : il existe des cas où des captives sont intégrées à des maisons d’élites, dans des logiques de domesticité et de prestige, et parfois au sein de structures assimilées à des harems — sans que cela soit une destination unique ou automatique pour toutes les captives. Les travaux sur les marchés de captifs et la stratification des usages (travail, rançon, domesticité) insistent sur la diversité des trajectoires, notamment à Alger et Tunis (Panzac).


4) Provence : côtes sous tension, peur des descentes, économie de la rançon

Dans la mémoire française, la Provence occupe un statut particulier : celui d’un littoral dense, exposé, au contact immédiat des routes maritimes et des zones de prédation. Dans les récits d’époque et les reconstructions historiques, les razzias barbaresques prennent ici un visage concret : des communautés côtières qui se vivent comme en première ligne, des systèmes de guet, des fortifications, une psychologie collective structurée par l’alerte.

Cette réalité ne se réduit pas au spectaculaire : elle s’inscrit dans une mécanique administrative et diplomatique. La question des captifs devient un objet de politique publique : suivi des disparus, circuits de rançon, mobilisation d’intermédiaires, gestion des risques portuaires. Des travaux universitaires sur la captivité et la course dans l’espace français éclairent ce point, notamment Captives and Corsairs: France and Slavery in the Early Modern Mediterranean (Gillian Weiss), qui étudie précisément la façon dont la France construit, entre mer et État, une « culture » institutionnelle du captif (référence du livre).

Un indicateur concret de cette centralité provençale est visible dans les sources qui décrivent la place des ports de Provence dans les processus de rachat et de circulation des captifs. L’historienne A. Abidi évoque explicitement le rôle des corsaires et des échanges de captifs, en mentionnant la dynamique méditerranéenne des ports de Provence et du Languedoc dans le contexte des captifs chrétiens et des pratiques de rachat (OpenEdition, Abidi).

Pour 1830, cet arrière-plan sert un argument : la sécurité maritime et côtière n’est pas une abstraction. Elle touche les familles, les économies locales et l’autorité de l’État. Dans la rhétorique française, la présence d’un « foyer corsaire » à Alger implique que le risque demeure tant que le régime perdure.

Enfin, la Provence apparaît aussi comme un théâtre de réponses françaises : expéditions, négociations, et tentatives répétées de « régler » la question des captifs. Des récits historiques numérisés via la Bibliothèque nationale de France (Gallica) rappellent la longue durée de ces préoccupations françaises face à Alger dans la période 1515–1830 (par exemple Gallica – Histoire d’Alger sous la domination turque).


5) Languedoc : ports, amirautés et logique de protection du littoral

Si la Provence concentre l’imaginaire du « front maritime », le Languedoc illustre la dimension administrative et logistique : ports, amirautés, routes commerciales, et zones humides complexes (graus, étangs, chenaux) qui structurent la circulation et la défense.

Les archives et travaux régionaux montrent un littoral où la question maritime est permanente. Un document des Archives départementales de l’Aude rappelle l’importance de plusieurs ports et ressorts d’amirautés en Languedoc (Aigues-Mortes, Sète, Agde, Narbonne) et permet de comprendre comment l’État et les institutions locales cartographient et gouvernent ces espaces maritimes (Archives de l’Aude – “La mer pour horizon” (PDF)).

Plus près du terrain, un exemple récent d’historiographie locale — mais produit par une institution patrimoniale — illustre la persistance de la question barbaresque dans les dossiers régionaux : l’article « Corsaires barbaresques et esclaves corses à Sète en 1751 » (Études Héraultaises) reconstitue un épisode ancré dans l’histoire de la ville et des archives, et montre comment la thématique « barbaresque » se traduit en affaires locales et politiques (Études Héraultaises (2025)).

Dans la perspective de 1830, ces éléments nourrissent un raisonnement : le littoral n’est pas seulement un espace commercial, mais un espace à sécuriser. Et sécuriser signifie, dans le vocabulaire politique de l’époque, supprimer la source perçue du danger.


6) Rançons, bagnes, ordres religieux : l’architecture européenne du rachat

Le système barbaresque ne fonctionne pas sans son miroir européen : l’économie de la rédemption. Pendant des siècles, des ordres et institutions se spécialisent dans le rachat des captifs, avec des procédures, des collectes, des négociations, parfois une véritable ingénierie financière de la libération.

Sur le plan académique, la question du rachat des captifs chrétiens a fait l’objet d’études de fond, y compris via des revues françaises de référence accessibles sur Persée, qui montrent que la « rédemption » n’est pas marginale mais constitue une pratique structurée, ancrée dans la longue durée méditerranéenne (Persée – Malausséna (1968)).

Et à la fin du XVIIIe siècle, les recherches soulignent que la captivité reste un fait massif et politiquement chargé : le dey ou le bey domine souvent le marché des captifs, prélevant une partie des prisonniers et tirant du système un prestige symbolique autant qu’une rente financière (Panzac).


7) 1830 : pourquoi Paris estime qu’une action « définitive » est nécessaire

En 1830, dans le récit français, l’argument central se construit ainsi :

  • La course barbaresque est présentée comme une prédation durable, alimentée par des structures politiques locales.
  • L’esclavage des captifs européens est décrit comme un scandale moral et un affront à l’Europe « moderne ».
  • Les solutions temporaires (traités, pressions, rançons) sont jugées coûteuses, humiliantes, et instables.
  • La garantie ultime serait donc la suppression du centre de pouvoir corsaire — et, par extension, l’installation d’un ordre nouveau assurant la liberté de navigation et la fin du trafic.

Dans cette logique, la colonisation est présentée comme la conséquence d’une mission de pacification : non pas une simple conquête, mais la mise au pas d’un système réputé fondé sur l’asservissement et la prise d’otages. Ce raisonnement s’inscrit dans une littérature politique et historique abondante du XIXe siècle, dont une partie est aujourd’hui accessible via des corpus patrimoniaux (par exemple sur Gallica), et dans des analyses contemporaines du « procès de la course » en Méditerranée (réflexions historiographiques autour du corso, voir notamment les synthèses accessibles via OpenEdition Books).


Sources principales


Chute de l’OTAN, Groenland américain : le monde bascule-t-il dans une nouvelle ère de conflits ?