Temps de lecture : ~22 minutes
Depuis 1971, les juges et magistrats exercent un pouvoir invisible mais décisif en France. Enquête sur un monde clos, parfois marqué par l’idéologie marxiste, qui influence la société plus que les urnes.
- Avant 1970 : une magistrature docile
- Mai 68 : l’entrée du marxisme dans les prétoires
- Un pouvoir discret mais structurant
- Pourquoi les juges échappent au suffrage
- Quand l’idéologie s’invite dans les tribunaux
- Cas pratiques (1971–2025)
- Comparaisons internationales
- Conséquences pour les citoyens
- Vers une réforme ?
Avant 1970 : une magistrature docile au pouvoir exécutif
Jusqu’à la fin des années 1960, la magistrature française est ce qu’on appelait une « magistrature debout mais muette ». Soumise à l’exécutif, elle se contente d’appliquer les lois et d’accompagner les gouvernements. Le ministère de la Justice contrôle directement les carrières. Un magistrat trop frondeur sait qu’il ne sera jamais nommé à la Cour de cassation.
« La magistrature française fut longtemps une magistrature de fonctionnaires, plus soucieuse de discipline que d’indépendance. » — Antoine Garapon, historien (Persée)
La guerre d’Algérie (1954–1962) est révélatrice : les juges ferment les yeux sur la torture, les perquisitions abusives et les internements arbitraires. Dans l’affaire Ben Barka (1965), l’un des plus grands scandales politico-judiciaires du siècle, la justice reste étrangement silencieuse (Le Monde archives).
Mai 68 : l’entrée du marxisme dans les prétoires
Puis survient le séisme de Mai 68. Les universités sont en feu, les étudiants citent Marx, Mao et Trotsky. Dans ce climat, une génération de juristes formés dans la contestation entre à l’École nationale de la magistrature. C’est le moment où les juges cessent d’être dociles pour devenir acteurs politiques.
En 1968, la création du Syndicat de la magistrature (SM) scelle ce tournant. D’emblée marqué « très à gauche », le syndicat revendique un rôle militant. Ses affiches des années 70 appellent à la solidarité avec les ouvriers de Billancourt et citent Althusser. Dans ses congrès, on parle d’« émancipation sociale » plus que de procédure pénale.
« Le Syndicat de la magistrature a toujours été très à gauche. C’est un syndicat d’opinion, avec un projet politique. » — Actu-Juridique
Dans les années 1980, des figures comme Françoise Martres, Laurence Blisson, Katia Dubreuil ou Sarah Massoud deviennent des visages familiers de ce courant. Leur proximité avec des syndicats comme la CGT ou la CFDT alimente la critique : et si la justice était devenue un bastion de la gauche radicale ?
Un pouvoir discret mais structurant
En 1971, tout change. Le Conseil constitutionnel rend la décision « Liberté d’association » et intègre le Préambule de 1946 au bloc de constitutionnalité. Désormais, un juge peut censurer une loi votée par le Parlement. C’est le début du « gouvernement des juges ».
L’ancien président du Conseil constitutionnel, Jean-Louis Debré, reconnaîtra plus tard : « Le juge est devenu, au fil des décennies, un acteur politique à part entière. » (Le Monde).
Pourquoi les juges échappent au suffrage
Les juges français ne sont pas élus. Contrairement aux États-Unis, ils ne passent pas devant les électeurs, mais intègrent la magistrature par concours. Leur carrière est protégée par le Conseil supérieur de la magistrature. Cela crée une caste pérenne, insensible aux alternances.

Quand l’idéologie s’invite dans les tribunaux
À partir des années 70, certains juges n’appliquent plus seulement le droit : ils l’interprètent selon leur idéologie. Des magistrats ont pu être proches de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) ou de groupes maoïstes étudiants. Cette imprégnation idéologique est longtemps restée taboue. Mais l’affaire du « Mur des cons » (2013) a brutalement révélé au grand public que des juges pouvaient afficher ouvertement leur haine politique.
Cas pratiques (1971–2025)
1971 : la matrice
16 juillet 1971 – Décision « Liberté d’association » (Conseil constitutionnel). Le juge devient arbitre suprême. Source : Conseil constitutionnel.
1989–2007 : la surplombance judiciaire
1989 – CE, arrêt Nicolo : primauté du droit européen.
1998 – CE, arrêt Sarran : la Constitution prime sur le droit international.
2007 – CE, arrêt Arcelor : filtrage des recours constitutionnels liés à l’UE. Sources : Conseil d’État.
2000 : l’affaire Perruche
17 novembre 2000 – Arrêt Perruche (Cassation). Reconnaissance d’un droit à indemnisation pour un enfant né handicapé faute de diagnostic. Conséquences : hausse des primes d’assurance médicale, loi anti-Perruche en 2002 (Légifrance).
2009–2010 : HADOPI et QPC
2009 – Censure partielle de la loi HADOPI, Internet érigé en liberté fondamentale (Conseil constitutionnel).
2010 – Introduction des QPC. Sources : Vie Publique.
2013–2021 : le “Mur des cons”
Panneau découvert au siège du SM avec photos de personnalités politiques, policiers, parents de victimes. Françoise Martres est condamnée en 2019, condamnation confirmée en 2021 (Le Monde).
2020–2025 : plateformes, climat et retraites
- 2020 – Requalification d’un chauffeur Uber en salarié (Cour de cassation).
- 2022 – Suspension du règlement pro-burkini de Grenoble (Conseil d’État).
- 2023 – Injonction climatique “Grande-Synthe” (Climate Case Chart).
- 2023 – Validation de la réforme des retraites (Conseil constitutionnel).
Comparaisons internationales
Aux États-Unis, les juges de la Cour suprême sont nommés par le président et validés par le Sénat. En Allemagne, ils sont désignés par le Bundestag et le Bundesrat. En France, la justice échappe totalement au suffrage universel. C’est ce qui fait dire à certains chercheurs que la France vit dans une démocratie encadrée par ses juges.
Conséquences pour les citoyens
Chaque élection donne l’illusion du changement. Mais les vraies orientations sont fixées par une magistrature pérenne et idéologique. Résultat : réformes ralenties, investissements découragés, débats déplacés du Parlement vers les prétoires.
Vers une réforme ?
Faut-il démocratiser la magistrature ? Certains proposent d’introduire une part d’élection, d’autres de renforcer le contrôle parlementaire. Mais pour l’instant, rien ne bouge. La justice reste un pouvoir invisible, plus fort que les urnes.

