« Esclaves de guerre » : L’alliance Russie–Corée du Nord transforme le travail forcé en arme géopolitique

Lecture : 14 à 18 minutes — Dossier « Corée du Nord » | « Russie » | « Ukraine »

Enquête — Des milliers de travailleurs nord-coréens seraient envoyés en Russie pour combler la pénurie de main-d’œuvre liée à la guerre, dans des conditions assimilables au travail forcé. Témoignages exclusifs rapportés par la BBC, données officielles russes et analyses d’experts sud-coréens éclairent une stratégie plus vaste : convertir la main-d’œuvre en levier diplomatique et financier, en contournant les sanctions de l’ONU.

  1. Des vies broyées sur les chantiers russes
  2. Ce que l’on sait, chiffres à l’appui
  3. Le cadre juridique : quand le droit international qualifie le « travail forcé »
  4. La machine géopolitique Moscou–Pyongyang
  5. Comment les sanctions sont contournées
  6. Risques et répercussions pour l’Europe et l’Ukraine
  7. Précédents et chronologie : l’export de main-d’œuvre nord-coréenne
  8. Que faire ? Pistes d’action et responsabilité internationale
  9. Sources et ressources

1) Des vies broyées sur les chantiers russes

Dans l’Extrême-Orient russe, Jin atterrit de nuit. À peine sorti de l’aéroport, un agent nord-coréen le conduit directement vers un chantier, lui intime de ne pas parler, de ne rien regarder : « Le monde extérieur est notre ennemi ». Commence alors un cycle harassant : de 6 heures à 2 heures du matin, sept jours sur sept, deux jours de repos l’an. Les témoignages de six ouvriers recueillis par la BBC décrivent des cadences d’un autre âge, des dortoirs de fortune – conteneurs insalubres, carcasses d’immeubles couvertes de bâches –, des surveillances permanentes, des coups. « Se réveiller était terrifiant », dit Tae, dont les mains, au matin, refusent de s’ouvrir. Chan raconte des hommes s’endormant debout, rattrapés et battus par des contremaîtres. Le professeur Kang Dong-wan, de l’Université Dong-A, qualifie les conditions d’« abysmales » : travail nocturne dans l’obscurité, équipement de sécurité minimal, blessés privés d’hôpital. Les humiliations s’ajoutent : « Vous n’êtes pas des hommes, juste des machines qui parlent », lancent d’autres ouvriers non nord-coréens, mieux payés et moins pressurisés. Le système, racontent les fuyards, transforme l’espoir de gagner sa vie en piège administratif où les salaires – parfois 100 à 200 dollars par mois, versés au retour uniquement – servent surtout à financer l’État nord-coréen sous forme de « contributions de loyauté ».


2) Ce que l’on sait, chiffres à l’appui

Avant 2019, des dizaines de milliers de Nord-Coréens travaillaient déjà en Russie – un flux stoppé sur le papier par la résolution 1718/2397 du Conseil de sécurité qui imposait leur rapatriement fin 2019. Or, selon des données officielles compilées par des observateurs, la tendance s’est brutalement inversée : plus de 13 000 entrées nord-coréennes en Russie en 2024 – soit une hausse par douze par rapport à 2023 – avec une part notable de visas « étudiants », catégorie soupçonnée d’être utilisée comme écran pour l’emploi de travailleurs (voir l’analyse chiffrée d’NK News). Au printemps 2025, les consulats russes auraient délivré près de 10 000 visas à des Nord-Coréens en 2024, « majoritairement étudiants » selon des données consulaires. En parallèle, Moscou a publiquement évoqué l’envoi de 5 000 « bâtisseurs » et 1 000 démineurs nord-coréens pour reconstruire la région de Koursk, théâtre d’une offensive ukrainienne en 2024, signe d’une institutionnalisation du recours à cette main-d’œuvre dans l’effort de guerre russe. Enfin, des enquêteurs documentent, au-delà du territoire russe, des violations persistantes de l’embargo sur la main-d’œuvre nord-coréenne, y compris dans la pêche lointaine chinoise, avec des équipages nord-coréens masqués et retenus des années en mer.


3) Le cadre juridique : quand le droit international qualifie le « travail forcé »

Le travail forcé est défini par la Convention n° 29 de l’Organisation internationale du travail comme « tout travail ou service exigé d’un individu sous la menace d’une peine quelconque et pour lequel ledit individu ne s’est pas offert de plein gré » (texte intégral, explications). La Convention impose la pénalisation de l’exaction illégale et renforce l’obligation des États membres. Or, les rapports d’ONG sur la Corée du Nord – notamment Amnesty International – décrivent depuis des années l’usage systémique du travail forcé comme outil de contrôle interne et source de devises ; une synthèse 2024 rappelle également la répression de l’information et des mouvements, des exécutions publiques et l’exploitation économique des expatriés. Conclusion juridique : si les éléments factuels rapportés (coercition, surveillance d’État, confiscation des salaires, menace et impossibilité de quitter le site) sont avérés, ils cochent plusieurs critères de la définition OIT du travail forcé.


4) La machine géopolitique Moscou–Pyongyang : pourquoi le travail forcé est une « arme »

La Russie affronte une pénurie de main-d’œuvre structurelle aggravée par la guerre (mobilisation, exil, mortalité), tandis que Pyongyang recherche des devises et des transferts technologiques, tout en resserrant sa mainmise sur sa population expatriée. L’échange est clair : munitions et travailleurs contre appuis énergétiques, alimentaires, cash et peut-être technologie. L’analyste Andrei Lankov souligne que cette « amitié de guerre » configure un pragmatisme conjoncturel : tant que le front ukrainien exige de reconstruire et d’industrialiser vite, la main-d’œuvre nord-coréenne reste un atout à bas coût, docile et politiquement contrôlable (Russia.Post). Côté Corée du Nord, l’envoi d’ouvriers sert une double fonction : alimenter la caisse du régime (via les « frais de loyauté »), et discipliner des cadres masculins sélectionnés, triés sur le volet, soumis à une propagande intensive et à des « séances d’autocritique » rapportées par des universitaires sud-coréens — un dispositif biopolitique qui transforme les corps en ressource diplomatique.


5) Comment les sanctions sont contournées : « visas étudiants », paravents et zones grises

La résolution 2397 (2017) du Conseil de sécurité exigeait la fin de l’emploi de ressortissants nord-coréens à l’étranger avant fin 2019, pour tarir le financement du programme nucléaire de Pyongyang (ONU). Pourtant, plusieurs ruses administratives reviennent dans les témoignages et les statistiques : statuts « étudiants » ou « stagiaires », entreprises-écrans, chantiers « fermés » sous contrôle conjoint de superviseurs russes et d’agents nord-coréens, versements différés des salaires au retour pour limiter les fuites, et propagande idéologique accrue pour verrouiller l’obéissance (voir les analyses et chiffres rassemblés par NK News et les témoignages publiés par la BBC). La Russie elle-même communique désormais sur des déploiements groupés à Koursk (5 000 bâtisseurs et 1 000 démineurs), assumant de facto une normalisation de cette présence dans l’appareil productif de guerre (AP).


6) Risques et répercussions : Ukraine, Europe, droits humains

À court terme, l’afflux de travailleurs nord-coréens stabilise certains secteurs russes (construction, textile, IT selon des sources sud-coréennes rapportées par la BBC) et peut accélérer la reconstruction d’infrastructures proches du front, notamment à Koursk. À moyen terme, il banalise un modèle d’économie de guerre reposant sur une main-d’œuvre étrangère extrêmement contrainte, posant un défi aux systèmes de compliance des entreprises, aux chaînes d’approvisionnement européennes et aux juridictions qui criminalisent le recours au travail forcé. Enfin, en rendant viables les échanges Moscou–Pyongyang malgré les sanctions, ce mécanisme renforce l’autonomie stratégique des deux régimes, tout en affaiblissant la force dissuasive des résolutions multilatérales. Pour l’Ukraine, cela se traduit par une résilience industrielle accrue côté russe ; pour l’Europe, par un impératif de due diligence sur toute importation à risque, et par la nécessité d’une traçabilité renforcée, y compris dans des secteurs perçus comme « civils ».


7) Précédents et chronologie : l’export de main-d’œuvre nord-coréenne

Années 1990–2010 : la Corée du Nord systématise l’envoi de travailleurs (ex. : bûcheronnage en Sibérie, construction au Moyen-Orient), avec des abus documentés : confiscation de passeports, poursuites des fuyards, expulsions. 2017 : adoption de la résolution 2397 interdisant le recours à de nouveaux travailleurs nord-coréens et exigeant la répatriation d’ici fin 2019 (ONU). 2019 : date-butoir officielle ; dans la pratique, des poches de contournement persistent, souvent via des statuts alternatifs. 2022–2025 : la guerre en Ukraine reconfigure les incitations ; la Russie multiplie les signaux d’ouverture à une coopération élargie avec Pyongyang (armes, travailleurs), avec une accélération visible dans les statistiques d’entrées en 2024–2025 (NK News), et des annonces publiques sur Koursk. En 2025, les témoignages publiés par la BBC confirment une intensification du contrôle sur les travailleurs (autocritiques, restrictions de sortie, surveillance) et l’usage de téléphones de contrebande comme unique fenêtre d’évasion.


8) Que faire ? Pistes d’action et responsabilité internationale

Pour les gouvernements : 1) renforcer la coopération d’enquête entre agences européennes, sud-coréennes et onusiennes sur les schémas de visas (études/stages) détournés ; 2) systématiser des sanctions ciblées contre les entités russes et nord-coréennes identifiées dans l’organisation et la rémunération de cette main-d’œuvre ; 3) soutenir des mécanismes de protection pour les fuyards (aide juridique, relocalisation). Pour les entreprises européennes : 1) déployer une due diligence renforcée sur tout fournisseur russe opérant dans la construction et le manufacturier ; 2) intégrer des clauses contractuelles de non-recours au travail forcé, avec audits inopinés ; 3) tracer l’origine main-d’œuvre et documenter la conformité OIT. Pour la société civile : appuyer les organisations de secours aux travailleurs nord-coréens et documenter les cas dans une base ouverte, interopérable avec des médias d’investigation.


9) Sources et ressources (sélection)

  • BBC — « North Koreans tell BBC they are being sent to work ‘like slaves’ in Russia » (témoignages et données) : bbc.com (relecture le 12/08/2025).
  • ONU — Régime de sanctions 1718 / Résolution 2397 (2017) : un.org.
  • OIT — Convention n°29 (travail forcé) : NORMLEX ; OIT – dossier.
  • AP — Envoi de 5 000 bâtisseurs et 1 000 démineurs nord-coréens à Koursk : apnews.com.
  • NK News — Entrées de Nord-Coréens en Russie (x12 en 2024) : nknews.org ; Visas délivrés en 2024 : nknews.org.
  • Amnesty International — Situation des droits humains en RPDC (2024) : PDF ; historiques et abus en Russie : rapport.
  • AP — Équipages nord-coréens dans la pêche chinoise, en violation des sanctions : apnews.com.
  • Analyse — Andrei Lankov sur la durabilité de l’axe Moscou–Pyongyang : russiapost.info.

NB : certaines assertions de pertes militaires ou de volumes envoyés relèvent d’estimations et/ou de déclarations officielles russes non vérifiables de manière indépendante. Elles sont signalées par les médias cités et doivent être lues avec prudence.


Encadré chronologique — Jalons clés

  • 1990–2010 : montée en puissance de l’export de main-d’œuvre (Sibérie, Moyen-Orient).
  • 2017 : résolution 2397 (ONU) — interdiction et rapatriement avant fin 2019.
  • 2019 : échéance officielle ; maintien d’activités sous radars (pêche, chantiers fermés).
  • 2024 : incursion ukrainienne en Koursk ; annonces russes de déploiements nord-coréens.
  • 2025 : hausse des visas/entrées, témoignages accablants publiés, verrouillage idéologique accru.

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