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le visage transformé de Ziguinchor, vingt ans après le naufrage du « Joola »

le visage transformé de Ziguinchor, vingt ans après le naufrage du « Joola »


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A la bibliothèque de l’université Assane Seck de Ziguinchor, le 22 septembre 2022.

Elle est l’un des héritages du Joola. L’université Assane Seck de Ziguinchor a vu le jour en 2007, cinq ans après le naufrage de ce ferry reliant la capitale de la Casamance à Dakar. Près de 2 000 personnes avaient péri dans le bateau, dont « des centaines d’étudiants d’une même génération » qui repartaient à Dakar après les vacances, rappelle Mamadou Badji, recteur actuel de l’établissement. « Très rapidement, les autorités ont décidé de créer une université à Ziguinchor pour accueillir les fils de la région et éviter une nouvelle catastrophe », explique-t-il

Au cours des quatorze premières années, le nombre d’étudiants a été multiplié par trente, passant de 250 à plus de 7 400. Un effectif qui reste toutefois nettement inférieur à l’objectif initial de 15 000 étudiants en 2015. « Les infrastructures ne suivent pas et nous manquons de moyens », se justifie le recteur.

Episode 1 Sénégal : il y a vingt ans, un naufrage nommé « Joola »

Mais l’université a participé à changer le visage de Ziguinchor. « Premier employeur de la région », selon M. Badji, elle a contribué à l’essor économique et social de la Casamance et de cette ville d’un peu moins de 300 000 habitants. Avec le recrutement d’enseignants et de personnel administratif ou technique, une petite classe moyenne a émergé. « Cela se traduit par une augmentation du nombre de voitures et de supérettes en ville », constate Melyan Mendy, professeur en économie à l’université.

L’université Assane Seck de Ziguinchor, le 22 septembre 2022.

Face aux nouveaux besoins en logement, l’agglomération s’est étalée du côté de l’université. Des quartiers entiers se sont construits sur de nouvelles zones viabilisées, anciennes rizières ou champs agricoles. « Les gens investissent dans la construction de petits immeubles pour ensuite louer aux étudiants ou au personnel universitaire, mais les prix ont grimpé », observe M. Mendy. Le système bancaire s’est également développé comme en témoigne l’ouverture d’agences un peu partout à Ziguinchor depuis 2015.

Les infrastructures se sont multipliées

La situation sanitaire s’est aussi améliorée depuis l’inauguration en 2010, au sein de l’université, d’une unité de formation et de recherche (UFR) en santé. Des spécialistes – absents jusque-là ou trop peu nombreux – ont été formés en gynécologie, anesthésie, biologie ou orthopédie et de nouveaux hôpitaux ont ouvert leurs portes.

« Les transferts médicaux vers Dakar ou d’autres régions sont de plus en plus rares, se félicite le professeur Alassane Diatta, directeur de l’UFR. Mais si nous avons les compétences, nous manquons encore de matériel et d’un plateau technique suffisant. » Avec un infirmier pour près de 4 500 habitants, la région reste en deçà des normes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui en recommande un pour 3 000 habitants.

Episode 2 Article réservé à nos abonnés Au Sénégal, les proches des victimes du « Joola » continuent la lutte

Mais l’amélioration économique n’est pas uniquement liée à l’université. En 2015, la Casamance a été décrétée « zone touristique spéciale d’intérêt national » par le président sénégalais Macky Sall. Ainsi, tout opérateur touristique qui s’installe dans la région est exonéré de charges fiscales et sociales pendant dix ans. Des mesures qui ont attiré des investisseurs autour de la station balnéaire de Cap Skirring – même si le tourisme a durement souffert de la crise du Covid-19. Pour booster le secteur, la ville vient de remettre à neuf la piste de son petit aéroport international, où atterrissent les clients du Club Med.

En vingt ans, les infrastructures se sont multipliées, pour tenter de désenclaver cette région en partie séparée du reste du pays par la Gambie. En 2002, la liaison aérienne était peu développée et hors de portée pour la grande majorité des Sénégalais. Désormais, deux compagnies opèrent des vols quotidiens entre Dakar, Ziguinchor et Cap Skirring, avec des prix devenus accessibles – à partir de 65 000 francs CFA (environ 100 euros) l’aller-retour.

Un conflit désormais de basse intensité

En plus de goudronner une partie des routes, l’Etat a construit plusieurs ponts afin de fluidifier le trafic dans cette région traversée par le fleuve Casamance et ses affluents. « Le naufrage du Joola a aussi permis d’accélérer les négociations avec les autorités gambiennes pour la construction du pont de Farafenni au-dessus du fleuve Gambie qui remplace un bac que les voyageurs pouvaient attendre plusieurs jours », indique Robert Sagna, ancien maire de Ziguinchor. A cela s’ajoute l’augmentation de la flotte marchande avec la mise en service en 2014 de deux bateaux transportant fret et passagers, en plus du navire Aline Sitoé Diatta qui assurait des rotations depuis 2008.

Le pont de Farafenni au-dessus du fleuve Gambie, en janvier 2019, au moment de son inauguration.

Le développement économique aurait été impossible sans une nette amélioration de la situation sécuritaire. Le jour du départ du Joola, de nombreux voyageurs avaient opté pour le bateau plutôt que pour la route, attaquée la veille par des rebelles indépendantistes du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC), en conflit depuis 1982 avec les autorités centrales.

« A partir des années 1990, les combattants sont passés à l’utilisation de mines antipersonnel qui ont accru l’insécurité sur les routes », explique Paul Diedhiou, enseignant chercheur en anthropologie à l’université de Ziguinchor, spécialisé dans le conflit casamançais. Aujourd’hui, « les braquages ont cessé et la liaison s’est nettement améliorée », affirme Robert Sagna, actuellement à la tête du groupe de réflexion pour la paix en Casamance.

Episode 3 Article réservé à nos abonnés « Une génération a disparu » : au Sénégal, la Casamance durablement meurtrie par le drame du « Joola »

Un travail de déminage est en cours et le conflit est désormais de basse intensité. Mais tout n’est pas encore rentré dans l’ordre. « Des populations n’ont toujours pas remis les pieds dans leurs villages et des rizières sont encore minées et donc inexploitées », rappelle Paul Diedhiou. En janvier 2022, des affrontements avec des rebelles à la frontière gambienne ont coûté la vie à quatre soldats sénégalais membres de la mission militaire ouest-africaine Ecomig en Gambie. Deux mois plus tard, l’armée sénégalaise a lancé une opération militaire pour « préserver l’intégrité du territoire national ».

« Le grenier du Sénégal »

Au-delà de l’enjeu sécuritaire, des efforts restent à faire pour vaincre le désenclavement. La région de Ziguinchor, qui produit 14 % des 200 000 tonnes de riz sénégalais, pourrait être « le grenier du Sénégal ». Mais la faiblesse des rendements, la vétusté des équipements et les difficultés d’accès au crédit empêchent d’exploiter pleinement ce potentiel.

La Casamance n’a pas d’autoroute ni de voie ferrée, et ses routes sont encore dégradées. « La région reste oubliée du pouvoir central. Il y a un déficit criant en matière d’infrastructures routières, notamment pour faire circuler la forte production en fruits et légumes », constate Abdou Sané, conseiller municipal à la mairie de Ziguinchor, dirigée par la figure de l’opposition, Ousmane Sonko depuis janvier 2022. Résultat : de nombreuses denrées sont toujours importées de Dakar à des prix très élevés, créant des problèmes d’approvisionnement.

« Nous manquons d’usine de transformation pour les produits casamançais, agricoles ou halieutiques », explique l’économiste M. Mendy. Faute d’être valorisés sur place, les produits bruts comme l’arachide et les noix de cajou sont souvent raflés par les commerçants chinois, pakistanais et indiens. Alors que la vocation de l’université était de « répondre aux besoins de l’écosystème régional que sont l’agriculture, l’agroforesterie et le tourisme », selon le recteur M. Badji, l’espoir demeure placé entre les mains de la jeunesse casamançaise.

Sommaire de la série « Les 20 ans du naufrage du “Joola” »

Le 26 septembre 2002, le ferry sénégalais Le Joola, qui reliait la ville de Ziguinchor (sud) à Dakar, sombrait au large de la Gambie, emportant avec lui près de 2 000 passagers, hommes, femmes et enfants. Le drame, l’un des plus meurtriers de l’histoire maritime civile, laissa exsangue une région, la Casamance, dont étaient originaires la majorité des victimes, traumatisa durablement un pays, le Sénégal, et bouleversa tout un continent.

Malgré la ténacité des survivants – une soixantaine – et des familles de victimes, aucune procédure ne permit d’identifier les responsables du naufrage, résultat d’une accumulation d’erreurs humaines et techniques. Vingt ans après la catastrophe, Le Monde Afrique est allé à la rencontre de ceux qui continuent de vivre dans leur chair cet événement et se battent pour qu’il soit inscrit dans la mémoire collective.

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