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Le report de la présidentielle au Sénégal, un « énorme gâchis d’argent » pour les entrepreneurs

Le report de la présidentielle au Sénégal, un "énorme gâchis d’argent" pour les entrepreneurs


De notre envoyé spécial à Dakar – Le report de l’élection présidentielle a plongé le Sénégal dans un contexte d’incertitude. Les entrepreneurs locaux redoutent que la situation n’affecte durablement l’économie du pays.

Dans ses bureaux de Dakar, derrière l’autoroute du nord (VDN), Racine Sarr passe en revue les commandes avec ses équipes. Une dizaine de personnes sont réunies dans un petit open space pour une conférence en ligne. Des piles de colis jonchent le sol.

Racine Sarr est un entrepreneur sénégalais, fondateur de Shopmeaway, une plateforme d’import-export destinée à faciliter les échanges commerciaux avec le Sénégal.

« Ici, les multinationales et les investisseurs bénéficient d’un bon climat des affaires mais le développement des entreprises locales est difficile. L’accès au crédit, aux marchés mais aussi aux équipements est compliqué car presque tout doit être importé. C’est là que nous intervenons, pour mutualiser les achats et obtenir de meilleures conditions. »

L’équipe de Shopmeaway, devant ses bureaux, à Dakar.
© David Rich, France 24

Comme tous les Sénégalais, Racine Sarr suit de près l’évolution de la situation politique dans le pays. L’interruption soudaine du processus électoral à vingt-deux jours de la présidentielle, par le président Macky Sall, puis son report au 15 décembre lors d’un vote à l’Assemblée nationale, ont plongé le Sénégal dans une période d’incertitude qui pourrait avoir un lourd impact sur l’économie du pays.

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Perte de confiance

En Afrique de l’Ouest, le Sénégal est considéré comme un poumon économique. Le pays figure à la deuxième place, après la Côte d’Ivoire, des économies de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), qui comprend également le Burkina Faso, le Bénin, le Togo, le Mali et le Niger.

Sur le plan du commerce international, le Sénégal fait néanmoins partie des marchés peu desservis, rappelle Racine Sarr. Une catégorie qui inclut la plupart des pays du continent, du Moyen-Orient ainsi que d’Amérique latine. Comme les volumes de marchandises sont plus faibles, le prix du fret est très élevé.

« Ici, si on a besoin d’un ordinateur, le réflexe est d’attendre d’aller en France, car faire livrer un ordinateur à Dakar peut coûter cinq ou six fois plus cher que de le faire livrer à Paris, quand c’est possible », souligne Racine Sarr.

Récemment, son entreprise a signé un contrat avec Amazon qui, jusqu’ici, ne livrait pas au Sénégal. Un joli coup.

« Outre la question du volume qui régit les tarifs, la question de la confiance est primordiale. Notre rôle est d’être un vecteur de confiance. Celle-ci est bien sûr liée à la stabilité politique du pays, qui a été jusqu’ici un de nos principaux atouts. Aujourd’hui, nous sommes en train de le perdre », déplore-t-il.

L'équipe de Shopmeaway en réunion dans ses bureaux de Dakar.

L’equipe de Shopmeaway en réunion dans ses bureaux de Dakar.
© David Rich, France 24

Double impact sur l’économie

Racine Sarr garde un mauvais souvenir des derniers épisodes de troubles qu’a connus le pays autour des affaires judiciaires de l’opposant Ousmane Sonko, aujourd’hui en prison. « Sa maison se trouve juste de l’autre côté de l’autoroute. Lors des manifestations, le gaz lacrymogène entrait dans nos bureaux même en fermant les portes. »

En 2021, après l’arrestation du chef du parti Pastef, aujourd’hui dissout, des manifestants s’en prennent aux multinationales françaises. Des magasins Auchan et des bureaux de Total ou Eiffage sont vandalisés lors de ces émeutes meurtrières. « Ce n’est pas la France qui a été attaquée, ce sont des Sénégalais qui ont été agressés », réagit alors Papa Samba Diouf, un responsable d’Auchan au Sénégal, rappelant que l’entreprise fait travailler des milliers de locaux et distribue des centaines de milliers de produits issus de l’agriculture sénégalaise.

En 2023, à nouveau, la condamnation d’Ousmane Sonko à deux ans de prison ferme dans une affaire de mœurs met le feu aux poudres. Des magasins, des bâtiments publics et des banques sont saccagés, entraînant des effets en cascade avec des coupures d’électricité et d’Internet, des retards de paiement ou encore des pénuries de billets aux distributeurs.

« Ces épisodes de troubles ont deux types d’effets sur l’économie », explique Thierno Thioune, économiste sénégalais, directeur du Centre de recherches économiques appliquées (Crea). « Sur le moyen-long terme, ils affectent la confiance et donc les partenariats et les investissements internationaux. Mais ils ont aussi un impact immédiat sur le business sénégalais du fait des perturbations qu’ils génèrent. »

Au Sénégal, les personnes les plus durement touchées par ces perturbations sont celles qui travaillent dans le secteur informel. Un énorme pan de l’économie du pays qui représente 97 % des emplois créés, selon un récent rapport de la Banque mondiale. Nombre de vendeurs sur les marchés, chauffeurs ou livreurs, qui dépendent de leurs gains quotidiens pour faire vivre leurs familles, se sont retrouvés dans l’incapacité de travailler. Certains ont perdu leur outil de travail lors des vagues d’émeutes.

« C’est infernal ce que nous sommes en train de vivre »

Jusqu’ici, les activités de Racine Sarr n’ont pas été touchées par les tensions liées au report de l’élection, mis à part la coupure d’Internet mobile, au lendemain du discours de Macky Sall. Mais d’autres ont déjà essuyé de grosses pertes.

« Nous avions conclu un contrat de communication avec l’un des candidats. Nous avions déjà acheté le matériel. Au final, c’est 20 000 euros de bénéfices qui nous passent sous le nez, ce n’est pas rien pour une petite structure », déplore Ousmane Diallo, entrepreneur touche-à-tout, actionnaire de plusieurs start-up. « On ne se rend pas forcément compte mais les élections présidentielles représentent une manne financière pour énormément de secteurs : les consultants, les imprimeurs, les publicitaires, les entreprises de transport, la sonorisation, les commerces alimentaires et j’en passe. »

Aujourd’hui, l’homme d’affaires s’inquiète pour ses activités dans le tourisme, l’un des plus importants secteurs économiques du pays avec l’exploitation minière, la construction, la pêche et l’agriculture. « C’est infernal ce que nous sommes en train de vivre », fustige-t-il. « J’éprouve un profond désarroi, une vraie déception par rapport au report de l’élection. »

Un sentiment partagé par Racine Sarr. « C’est un énorme gâchis d’argent. J’ai toujours eu beaucoup de respect pour l’autorité et observé une forme de retenue sur la politique. Mais là, les gens comme moi ne peuvent plus rester neutres. Avec le report de la présidentielle et toutes ses implications, mon sentiment est que des calculs politiciens mettent en péril les intérêts de tous. »

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