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le calvaire des travailleuses malgaches – Jeune Afrique

le calvaire des travailleuses malgaches – Jeune Afrique


« Mélanie était une fille très bavarde, une vraie comédienne, une femme courageuse. Elle n’avait pas de meilleure amie que moi. Nous étions comme des jumelles. J’étais partie en Arabie saoudite… la première… », la ligne grésille et emporte la voix fluette de Bavy Be Francia. C’est la première fois qu’elle parle de vive voix de la mort de sa petite soeur à un étranger. Elle a néanmoins pris l’habitude d’évoquer le drame sur son smartphone. C’est d’ailleurs de cette manière que la famille apprend la nouvelle début novembre 2020.

L’ambassade malgache de Riyad ne prévoit aucune aide pour les décès de ses ressortissants dans le pays

Une association malgache installée en France lui annonce la nouvelle sur Facebook. « Faites-vous partie de la famille de Mélanie ? J’ai le malheur de vous annoncer sa mort. » Les mots sont crus et s’ensuit l’envoi d’une photo effroyable : nu sous un drap, le corps sans vie, cheveux ébouriffés, la tête de Mélanie repose à côté d’un cou ensanglanté.


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Carrozza Heliarisoa, présidente de l’association franco-malgache Zanak’i Gasikara, raconte : « Ce sont les meurtriers de Mélanie qui ont envoyé cette photo à ses amies. Sa sœur a eu un problème cardiaque après avoir vu cette photo. Mais je n’avais pas d’autre choix que de lui envoyer pour qu’elle reconnaisse son décès », explique la jeune femme qui vient quotidiennement en aide à ses compatriotes expatriées.

Bulldozer

À Madagascar, la famille cherche désespérément à rapatrier le corps. L’ambassade malgache de Riyad ne prévoit aucune aide pour les décès de ses ressortissants dans le pays. Bavy Be Francia recevra les images de l’enterrement de sa sœur sur son smartphone. Une vidéo longue de plusieurs secondes où un trou d’à peine un mètre accueille froidement un corps enveloppé d’un drap blanc sans ficelle. Une femme vêtue d’un voile noir pleure et hurle : « Je n’ai rien pu faire. Je n’ai pas réussi à rapatrier son corps. »

Ses sanglots sont couverts par le bruit d’un bulldozer s’approchant à grande vitesse de l’excavation pour reboucher. Ce jour-là, quelques Malgaches font acte de présence. Des femmes surtout, domestiques comme le fut la défunte. Choquées par la violence de l’enterrement, toutes sont venues assister à ce qui arrive (trop) souvent aux domestiques africaines venues trouver un avenir meilleur en Arabie saoudite.


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Comme 1,3 million de femmes malgaches, dont près de 80 % sont employées de maison, Mélanie avait quitté les siens pour subvenir aux besoins de sa famille. À 22 ans, cette mère seule et sans emploi espérait épargner assez pour payer des études à sa fille. Mais au bout de quelques mois, sa sœur Bavy, rentrée d’Arabie saoudite, la sent fatiguée.

Les remarques racistes, les violences et le rythme infernal imposés par ses employeurs saoudiens lui font prendre la tangente. « Elle m’a dit un jour qu’elle voulait s’enfuir pour travailler illégalement. Mélanie me disait que ça rapporterait plus et qu’elle enverrait plus de virements au pays. Elle m’avait parlé de cette amie qui allait la recueillir, mais je ne savais pas qu’elle se prostituerai… J’ai insisté pour qu’elle reste domestique mais elle m’a répondu : ‘Toi aussi tu étais en Arabie, tu sais à quel point la vie est dure.’ »

« Elle me l’a caché car elle avait honte »

Mélanie ne le sait pas mais elle rentre alors dans un réseau de prostitution dont il est difficile de s’extraire. En effet, son passeport, seul objet lui permettant de quitter le pays, est resté aux mains de son employeur, comme pour l’écrasante majorité des travailleurs immigrés dans les pays du Golfe.

« Elle avait une passe [à Jubail quelques kilomètres au nord de Dammam où elle résidait]  avec trois autres filles, mais toutes se sont finalement désistées. Sur place, elle a envoyé un dernier message leur sommant de ne pas venir puisque le client n’était pas seul. » Bavy Be Francia ne saura jamais si sa sœur était prostituée de force : « Elle me l’a caché car elle avait honte je pense… », suppose-t-elle. Aujourd’hui, Bavy s’occupe de sa nièce orpheline. « Alice vit avec moi, je fais tout pour la rendre heureuse… »


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L’histoire de sa mère n’a rien d’extraordinaire. En 2013, Madagascar a interdit à ses ressortissants d’aller travailler dans des pays « à haut risque » comme l’Arabie saoudite et le Koweït après une escalade continue de meurtres et d’abus sexuels subis par des malgaches expatriés dans ces deux pays.

Mais les agences de travail et les volontaires contournent la réglementation en décollant d’aéroports étrangers comme les Comores ou le Kenya. Grâce à cela, 3 000 travailleuses domestiques malgaches ont pu émigrer la même année au Koweït depuis Madagascar.

Violences domestiques et prostitution

Vololonirina Anita, 30 ans, a quitté Madagascar en 2013 pour devenir « femme de ménage au Koweït. Je rêvais de gagner de l’argent et d’avoir une vie meilleure », avoue-t-elle. Une agence de travail lui propose le Koweït. À son arrivée avec huit autres Malgaches, les femmes sont envoyées par l’agence à l’hôpital où elles sont forcées d’accepter une série de tests médicaux dont elles ignorent la nature. « Les gens de l’agence là-bas n’étaient pas comme ceux de Madagascar, ils étaient mauvais avec nous », raconte-t-elle.

Je finissais mes journées à 2 heures du matin et devais me lever à 5 heures

Au bout de quelques jours, on lui attribue un famille koweïtienne. Le père ne parle pas un mot d’anglais et se met à battre violemment Anita peu après son arrivée.

« Il me frappait parce que je ne parlais pas l’arabe. Je devais tout le temps laver ses six voitures, faire les repas, nettoyer toute la maison encore et encore. Je devais gérer ses sept enfants et je n’avais pas le droit de m’endormir avant qu’ils soient tous couchés. Je finissais mes journées à 2 heures du matin et devais me lever à 5 heures. Parfois, si les enfants pleuraient la nuit, je devais me lever. Mon patron n’acceptait pas que je prenne des douches. Quand il me frappait, il me tapait à la tête, il me donnait des coups de poings, il me jetait par terre… Il était âgé mais avait de la force… »

Au bout d’un mois de travail seulement, le corps épuisé par les coups et la charge de travail, Anita quitte discrètement la maison de son kafil et s’en va quérir l’aide de son agence.

Elle espère y trouver une écoute et surtout pouvoir changer de famille. « Là-bas, ils m’ont frappé aussi car je n’avais pas touché mon salaire du premier mois et donc je ne pouvais pas loger dans leurs locaux. Ils ont donc fouillé dans mon sac et ont pris toute ma monnaie. »

Une maquerelle polyglotte qu’Anita appelle « la dame », appâte les clients sur les réseaux sociaux

Comme Mélanie, Anita prend alors la décision de fuir. Alidera*, une amie elle aussi en fuite, lui propose de l’héberger. Cette dernière lui assure se faire un revenu régulier sans agence et sans patron. La domestique voit là une lucarne de sortie.

À son arrivée, Anita découvre une maison située dans le district de Mahboula qui héberge neuf femmes. Très vite, son amie lui demande de l’aider à payer le loyer sous peine de prendre la porte.


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Anita découvre alors que la résidence abrite des prostituées… Sa camarade connue il y a quelques années à Sambava (Madagascar) vend elle aussi son corps à des Saoudiens et à d’autres étrangers. Comme Mélanie et Anita, Alidera aussi n’a plus de passeport, ayant fui un patron violent. Elle lui vante ses quatre maisons construites depuis au pays. Une maquerelle polyglotte qu’Anita appelle « la dame », appâte les clients sur les réseaux sociaux. « Je ne voulais pas être prostituée mais je n’avais nulle part où aller. »

Une routine mortifère

Anita fait au mieux entre cinq à dix passes par jour, touchant entre cinq et dix dinars koweïtiens (13-26 euros) par client. « En réalité, je ne gagnais pas assez pour envoyer de l’argent au pays car les hommes ne me choisissaient pas souvent. » Mais en fuite, clandestine, sans passeport et argent pour prendre un billet retour, la Malgache tombe dans une routine mortifère. Reprendre sa liberté lui a couté cher.

« Un jour, nous étions exposées dans une grande salle d’un immeuble. Les clients étaient venus nous choisir. Deux sont allées coucher avec plusieurs hommes. » Des cris et des bruits de coups se font rapidement entendre. Une femme arrive à s’extirper et appelle la police.

Une fois sur place, c’est la panique. Anita et ses amies risquent une lourde peine de prison pour prostitution et pour avoir fui leur patron . « Nous étions toutes choquées et paniquées. Pendant que nous rangions nos affaires pour nous enfuir, nous avons entendu des filles se disputer avec la police à l’extérieur. »

Je m’attends à ce qu’on m’ampute les pieds bientôt. J’ai perdu toutes mes dents. »

La suite, Anita a encore du mal à la raconter. Dans la panique une copine la pousse accidentellement du quatrième étage. Il est minuit, il fait nuit noire, dans la cohue générale, personne ne prête attention à sa chute. « Je suis restée à terre toute la nuit. » Un taxi la transporte finalement à l’hôpital. La Malgache reste alitée pendant cinq mois, de janvier à mai 2020.

Elle souffre de multiples fractures et hématomes. « Je ne peux toujours pas marcher. Mes pieds me font encore très mal. Je m’attends à ce qu’on me les ampute bientôt. J’ai perdu toutes mes dents. Tous les jours, je me dis que j’aimerais mourir car je ne supporte plus la douleur. Je suis devenue en plus un fardeau pour mes parents. »

Rapatriements et sauvetages bénévoles

Selon Carrozza Heliarisoa, la présidente de l’association franco-malgache Zanak’i Gasikara, l’histoire d’Anita est tristement banale. Elle déplore une relative inertie des autorités de son pays. « Le président a envoyé plusieurs fois un avion pour rapatrier des travailleuses mais les femmes aptes finissent par retourner dans ces pays. » En 2009, les instabilités politiques de Madagascar ont fait chuter l’économie du pays.

L’aide étrangère, qui représentait autrefois 40 % du budget étatique, a fondu après la condamnation des circonstances de l’arrivée au pouvoir d’Andry Rajoelina en 2009 par les États-Unis, l’Union africaine, et d’autres grands donateurs. En 2011, selon l’Organisation de coopération et de développement économiques, Madagascar était le pays le moins assisté au monde.

Pour ne rien arranger, le nouveau gouvernement a réduit dans la foulée les dépenses publiques de 47 %  et le taux de pauvreté a grimpé de 10% selon la Banque mondiale. « J’ai fait rapatrier 175 femmes malgaches en 2020 : la moitié a retenté sa chance au Moyen-Orient », affirme Carrozza Heliarisoa.


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Elle dit se substituer au travail de son pays qui n’assure pas toujours de présence diplomatique dans les pays. « Au Koweït, je travaille avec l’ambassade des Philippines, de la Guinée et de la Côte d’Ivoire, comme nous n’y avons pas d’ambassade. » Quand les familles ne peuvent rapatrier leurs proches blessés ou séquestrés, Carrozza fait des demandes de subventions à l’État ou à diverses associations.

Récemment, une femme de ménage qui s’appelait Elysa est morte en pleine rue des suites d’un avortement raté

« Il m’arrive de payer moi-même leur billet d’avion pour les filles qui ont des grave problèmes… » La présidente de l’association Zanak’i Gasikara appelle aussi certains patrons violents ou mauvais payeurs. « J’arrive à leur parler, à négocier et parfois les raisonner », explique t-elle.

Contactée, l’ambassade malgache à Riyad a tenu à ne faire aucune commentaire sur le meurtre récent de Mélanie et affirme qu’en 2021, aucune malgache n’est morte sous les coups d’un employeur saoudien ou d’autres violences.

Une affirmation démentie par Carrozza. « Récemment, une femme de ménage qui s’appelait Elysa est morte en pleine rue des suites d’un avortement raté, le 15 mars dernier. On l’a ramassée comme un déchet. » Elle aussi avait fui son patron violent, était prostituée et avait le même âge que Mélanie.

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